ÉRASME


ÉRASME
ÉRASME

Étonnante aventure que celle de ce Hollandais que rien ne destinait à la célébrité, mais dont les contemporains firent le «prince de l’humanisme» et dont la postérité ne connaît, en général que le titre d’un livre, l’Éloge de la folie , et le profil peint par Holbein le Jeune.

C’est en réalité, selon les termes mêmes d’un de ses Adages , à de véritables travaux d’Hercule que s’est attelé cet homme chétif sans qui la Renaissance et l’humanisme auraient eu un autre visage: il a laissé une œuvre multiforme d’éditeur, de traducteur, de commentateur, de prosateur et de poète, sans parler des milliers de lettres qui nous le font connaître; une œuvre qui doit surtout à la variété judicieusement novatrice de ses points d’application l’immense crédit dont elle a joui auprès de Montaigne, de Descartes, de Leibniz. Mais l’érasmisme est aussi un «esprit» qui est devenu en Europe le bien commun de plusieurs générations.

Le moine humaniste

Érasme est né dans des conditions obscures, voire infamantes, à Rotterdam, en 1467 (ou en 1466, ou en 1469, date finalement retenue pour la célébration, en 1969, du demi-millénaire de sa naissance). Il était le fils cadet d’un prêtre exerçant à Gouda, un certain Geert (Gérard) et de la fille d’un médecin de Zevenbergen. Le nom sous lequel il a conquis sa place dans l’histoire, Desiderius Erasmus Roterodamus, redouble – par le prénom et le nom latin (ou grec, erasmos signifie «l’aimé» – son désir de se faire aimer (la racine flamande de Gerhard a d’ailleurs le même sens). C’est lui-même qui se le donna très tôt, selon la mode humaniste alors en usage, quand, ses parents étant morts au cours d’une épidémie de peste (il avait environ dix-sept ans), il put rompre avec son passé et se donner une identité plus glorieuse.

Enfant malingre et très sensible – toute sa vie, il sera tributaire de son petit corps (qu’il appelle «corpuscule») et ses actes, ses voyages, ses départs brusqués seront souvent commandés par sa recherche du confort physique, gage de la paix de l’âme –, il fréquente d’abord l’école de Peter Winckel à Gouda, où il demeure sans doute deux années jusque vers 1474, puis probablement celle du chapitre de la cathédrale d’Utrecht; il semble avoir fait un court séjour comme enfant de chœur à l’école capitulaire. À neuf ou dix ans, il suit la célèbre école des frères de la Vie commune de Deventer, que devait illustrer le maître Alexandre Hegius. Il sera marqué pour la vie par la spiritualité de ces frères, émules de la devotio moderna , qui conciliaient la vie active et la contemplation, l’enseignement de la Bible et celui des auteurs de l’antiquité païenne. L’école de Deventer constitue, vers les années 1480-1483, l’un des premiers foyers de l’humanisme aux Pays-Bas. Le christianisme que l’on y enseigne est débarrassé des surcharges ou des scories scolastiques des théologiens «à l’ancienne mode» contre lesquels Érasme devra ferrailler tout au long de sa carrière: gloses interminables, termes barbares d’un latin qui n’a jamais existé, obscurcissement de l’esprit de l’Écriture par la lettre et les ratiocinations. Après la mort de ses parents, son frère et lui sont confiés à trois tuteurs – leurs oncles –, qui les envoient terminer leurs études chez les frères de la Vie commune de Bois-le-Duc, dans une école dont Érasme dira plus tard qu’elle était désuète, que les maîtres y pratiquaient les punitions corporelles, qu’il y «perdit son temps». Les deux années qu’il y passa – jusqu’en 1486 – lui pesèrent beaucoup. Fuyant la peste, il revient à Gouda. Ses tuteurs, désireux de capter son maigre héritage, le poussent à entrer au couvent des chanoines augustins de Steyn, dans la campagne avoisinante. C’est là qu’il prononcera ses vœux en 1488, avec une conviction dont la profondeur est encore controversée. Ce couvent est pour lui un asile où il espère mener une vie d’étude et de méditation. En fait, malgré la pression amicale de ses compagnons et du prieur, il n’y séjournera que de 1487 à 1492. La correspondance de cette époque indique que, délicat, il trouve la règle un peu dure, mais qu’il est encouragé par ses supérieurs, qui reconnaissent sa valeur intellectuelle et même sa fragilité, puisqu’ils le dispensent des offices nocturnes et le laissent travailler à loisir à la bibliothèque. Il dévore pêle-mêle tous les auteurs classiques, principalement les latins (il n’est pas encore initié au grec), compose des poèmes latins, écrit beaucoup, découvre l’humaniste italien Lorenzo Valla, auteur des Elegantiae linguae latinae et des Paraphrases du Nouveau Testament , en qui il verra le restaurateur de la pureté littéraire du latin et le philologue engagé dans l’exégèse de l’Écriture sacrée: en ces années d’apprentissage, s’esquisse déjà une partie importante de son programme d’action. C’est même au couvent de Steyn qu’il met en chantier ses Antibarbares – éloquent plaidoyer pour la culture antique, qui sera publié beaucoup plus tard –, et qu’il entreprend la première rédaction de son Mépris du monde (De contemptu mundi ), où il retrouve un topos médiéval des plus classiques, mais où se révèlent déjà sa puissance dialectique et sa méthode ironique; il y affirme et nie tout à la fois, en un discours subtil, ses propositions de départ; comme pour la médecine, dont il composera un Éloge, ou pour la folie – dont L’Éloge demeure encore son œuvre la plus connue –, on peut se demander si chez lui la critique et l’éloge ne se confondent pas. L’auteur du Mépris du monde a peut-être la nostalgie d’une vie contemplative, mais les circonstances de sa vie – auxquelles il a prêté la main – feront de lui un homme de pensée et d’action, dans la mesure où l’écriture et la parole seront pour lui les modalités de l’action.

Ordonné prêtre le 25 avril 1492 par l’évêque d’Utrecht, Érasme rejoint, avec l’accord de ses supérieurs, l’évêque de Cambrai, Henri de Berghes, qui le prend pour secrétaire. On l’appelle déjà «poète», «orateur», «théologien», «l’homme le plus savant du monde». À vingt-cinq ans, il est prêt à se mesurer avec les forces rétrogrades comme avec les «hommes obscurs» ou les «barbares» de son temps, tandis que s’accomplit, dans l’ombre ou au grand jour, l’une des plus profondes mutations de l’histoire de l’Occident européen.

«Gradus ad Parnassum»

Cambrai n’est pour l’ambitieux jeune homme que la première étape d’un tour d’Europe, mais surtout d’un pèlerinage aux sources de la civilisation et de la culture – de la double culture antique et chrétienne –, c’est-à-dire d’un pèlerinage à Rome. Rome, «préalable» indispensable à tout candidat à la maîtrise dans le domaine des literae humaniores (ces lettres «qui vous rendent plus humain» et que l’on appellera plus tard les «humanités»), est un but dont l’obligation est moins évidente pour un chrétien soucieux de remonter aux sources de l’Évangile, car c’est le temps où règne (depuis le 11 août 1494) le pape Alexandre VI Borgia et où la cour du Vatican offre dans son ensemble un spectacle «mondain» dont les traits sont diamétralement opposés aux images et aux aspirations du traité Du mépris du monde.

Mais, de Cambrai à Rome, la route ne sera ni directe ni aisée. C’est d’abord à Paris que le moine humaniste sera confronté aux difficultés matérielles et psychologiques de l’existence. Il devient pensionnaire du collège Montaigu, sur la montagne Sainte-Geneviève, dirigé alors par Standonck, qui, natif de Malines, esprit réformateur, mais aussi ascète passionné, y fait régner un régime monastique beaucoup plus sévère que celui de Steyn. Le tempérament d’Érasme ne pouvait s’accommoder des conditions matérielles de ce collège des «poux», des «petites portions» et des «poissons pourris», qu’il stigmatisera plus tard dans son colloque Ichtyophagia entre un poissonnier et un boucher. Il n’en poursuit pas moins ses études, le but «officiel» de son séjour étant le doctorat en théologie. Déçu par l’enseignement scolastique de la Sorbonne, qui entrave son aspiration à redécouvrir les sources chrétiennes par un contact direct avec les Évangiles, il est contraint, pour vivre, de donner des leçons de grammaire et de littérature à des fils de famille – allemands ou britanniques – et à rédiger des manuels scolaires qui deviendront plus tard des «livres du maître» que certains pays ou certaines écoles – tels St. Paul’s School ou Eton College – conserveront durant des siècles. Les nombreux manuscrits qu’il rédige dans les années 1495-1499 contiennent en germe toute une partie de son œuvre philologique, dont la publication s’échelonnera sur une trentaine d’années (avec les indispensables et très révélatrices mises à jour).

Si ses rencontres et les débuts de son amitié avec les hommes de lettres qui vivent à Paris – les Italiens Balbi et Andrelini, les Français Lefèvre d’Étaples et Robert Gaguin – ont joué un rôle important dans le développement de sa personnalité, c’est grâce à son élève, William Mountjoy, que sa fortune va véritablement prendre un tournant: en l’emmenant avec lui en Angleterre à la fin de 1499, le jeune et riche lord fera, certes, découvrir à Érasme des humanistes chrétiens, la haute société londonienne, l’université d’Oxford, même la cour royale, mais, surtout, il lui permettra de se découvrir à lui-même tel qu’il était, ou, mieux, tel qu’il voulait être. L’apprenti comprendra, auprès d’hommes qu’il estime au plus haut point, de maîtres revenus d’Italie, de prélats puissants politiquement et spirituellement, auprès du prince héritier lui-même, le futur Henri VIII, qu’il a déjà conquis ses premières lettres de noblesse: le moine désargenté, le bâtard mal aimé, l’humaniste dolent (comme l’appelle l’un de ses biographes modernes) se contemple dans le miroir anglais et en est transfiguré.

Lorsqu’il regagne Paris, sa double voie est tracée, dont il ne déviera pas: celle d’un lettré, qui publie bientôt à Paris chez J. Philippi la première édition des Adages (recueil de 818 proverbes empruntés aux anciens sous le titre d’Adagiorum Collectanea , 1500), et celle d’un théologien, dont l’Enchiridion militis christiani (manuel du soldat chrétien), publié à Anvers en 1503, définit de manière hardie une réforme catholique libérale, consistant dans une pratique fondée sur la charité, c’est-à-dire sur l’imitation du Christ, et dans la précellence de la religion intérieure par rapport aux œuvres et aux cérémonies extérieures. Ce bréviaire de l’Évangile, fortement marqué par la théologie de saint Paul et par l’influence personnelle de Vitrier – théologien et prédicateur qu’Érasme avait rencontré à Saint-Omer –, peut être considéré comme la clé de ce que l’on a appelé l’humanisme chrétien et, plus précisément, l’érasmisme.

Sa découverte, au cours de l’été de 1504, d’un manuscrit de Valla, dans une abbaye proche de Louvain, sera à l’origine de ses propres travaux exégétiques: l’Italien suggérant de corriger la Vulgate en la collationnant avec le texte grec, Érasme se mit à traduire le Nouveau Testament d’après une base philologique et une tradition manuscrite plus sûres. Il lui faudra douze ans pour présenter, en 1516, entre beaucoup d’autres travaux, un Novum Instrumentum (dans les éditions ultérieures, Novum Testamentum ), traduit en latin à partir de la version grecque des Septante et dédié au pape Léon X, qui s’en fera le défenseur contre la plupart des théologiens scolastiques.

Contentons-nous ici de marquer quelques étapes de la vie errante de l’humaniste au cours de ces douze années qui le conduiront à un véritable principat dans le double royaume des belles-lettres et de la culture évangélique. Après un bref séjour fin 1504 aux Pays-Bas, où il entend réconcilier les belles-lettres et la théologie, tout en approfondissant sa connaissance du grec et en s’initiant à l’hébreu, il publie en mars 1505, chez Badius Ascensius à Paris, des Annotations de Valla, puis réédite ses Adages chez Philippi. Il séjourne de nouveau en Angleterre de l’automne 1505 au printemps 1506, et y retrouve ses amis Mountjoy, le théologien Colet, doyen de la cathédrale St. Paul de Londres, le très cher Thomas More (chez qui il résidera lors de son prochain séjour londonien), les hellénistes Linacre, Grocyn, Latimer et Tunstall. En avril 1506, il traverse une grave crise morale: il a quarante ans et se sent déçu par les honneurs et même les études. Mais bientôt il prépare le voyage en Italie, dont il caressait le projet depuis toujours; il doit accompagner les fils de Battista Boerio, médecin de Henri VIII. Au début de juin, il arrive à Paris, où il séjourne deux mois, réglant avec son imprimeur Badius les affaires en suspens, publiant des poèmes et des traductions du grec en latin (Lucien, Euripide). Au mois d’août, pendant la traversée des Alpes, il a un nouvel accès de mélancolie et compose «à cheval» une méditation poétique sur les inconvénients de la vieillesse, le sens de la vie et de la mort: c’est le Carmen alpestre ou Carmen de Senectute .

De Turin, d’où il obtient le bonnet de docteur en théologie (sept. 1506), à Venise, où il découvrira le célèbre imprimeur Alde Manuce, la route sera sinueuse, car la guerre qui sévit dans la région de Bologne (où Jules II entrera en triomphateur le 11 novembre 1506) le contraint à se réfugier à Florence. À Venise, où il séjournera chez Manuce du mois d’octobre 1506 au mois d’août 1508, il fréquente l’Académie aldine, où il approfondit sa connaissance du grec grâce à l’amitié et à l’érudition de nombreux savants byzantins réfugiés (notamment Lascaris, Musurus, Aléandre). Il y travaille hâtivement à la publication d’une édition des Adages entièrement nouvelle, puisque les proverbes sont passés de 800 à 3 261 (Chiliades Adagiorum ), que certains sont devenus de petits essais et que cet «arsenal de Minerve» est complété par de très larges emprunts à la parémiographie grecque. Ses éditions d’auteurs grecs (Platon, Plutarque, Pindare, Pausanias...), ou latins (Plaute, Térence, Sénèque...) le classent définitivement parmi les premiers savants de l’époque. De Padoue (fin 1508), où il est le précepteur du jeune Alexandre Stuart, fils naturel du roi d’Écosse Jacques IV, il passe par Sienne, puis arrive à Rome, où l’accueillent cardinaux et prélats. Il quittera l’Italie pour n’y plus revenir, en juillet 1509. À la suite de l’accession au trône (le 21 avril) du prince de Galles Henri VIII (qu’il connaissait depuis près de dix ans) et sur la pression de ses amis anglais – dont l’archevêque de Cantorbéry, William Warham –, il regagne par petites étapes (les Alpes italo-suisses, l’Alsace, le Rhin, Anvers) la Grande-Bretagne, où il descend, à Bucklersbury, chez More.

Cruciales sont pour Érasme ces années anglaises de 1509 (avec, en 1511, un bref voyage à Paris), tandis que la guerre sévit entre la France et son nouveau pays d’adoption: elles sont consacrées à l’enseignement (du grec et de la théologie à Cambridge en 1512, «sans succès ni gain», écrit-il à un ami), à la préparation des deux grands projets biblique et patristique (éditions et traductions des pères de l’Église grecque et romaine, notamment, Jérôme, Augustin, Cyprien, Basile, Chrysostome), à la publication d’une nouvelle édition des Adages et d’un pamphlet (non signé) contre Jules II (Julius exclusus a cœlis ). C’est au cours de son séjour chez More qu’il aurait rédigé en quelques jours l’étonnante «déclamation» devenue universellement célèbre sous le nom d’Éloge de la folie (Encomium Moriae ). Dans cet exercice oratoire à la manière des anciens, la folie s’exprime à la première personne en un joyeux sermon, plein de paradoxes, d’audaces et de lazzis satiriques à l’égard de la plupart des institutions – laïques et ecclésiastiques – et de leurs «mainteneurs». À la fin de son sermon, la folie se fait mystique, s’identifiant pratiquement à la «folie de la croix», nœud vivant de paradoxes, puisque c’est en subissant la passion que le Christ promet aux humains la vie éternelle, puisque, né dans la pauvreté et l’obscurité, il est assuré d’une gloire impérissable. Franchissant tous les barrages idéologiques ou théologiques qui ont été opposés à son message de sagesse et se mettant, par le truchement des traductions, à parler les langages de nombreux peuples, la Folie d’Érasme n’en a pas moins suscité, dès sa parution, une vaste querelle qui devait, par la suite, empoisonner les rapports de l’auteur avec les universités de Louvain et de Paris, ainsi qu’avec d’influents moines espagnols. Mais cette œuvre, conçue avec légèreté dans un moment d’optimisme, n’a pas fini de délivrer son message polyphonique, car, derrière la satire de toutes les folies humaines, se profile une conscience ironique de soi, où Socrate, Salomon et le Christ se trouvent réconciliés.

Entre les Pays-Bas et Bâle: la rançon de la gloire

Toujours en quête d’un lieu de résidence propice à la fois à ses recherches savantes, à sa tranquillité, à ses intérêts (politiques, éditoriaux et même matériels), Érasme rentre d’Angleterre en juillet 1514, emportant avec lui de nombreux manuscrits. Il rentre, si l’on peut dire, au bercail, c’est-à-dire les Pays-Bas du Sud, où il fait à nouveau connaissance avec l’université de Louvain. Mais, désireux de rencontrer le grand imprimeur Froben, il se rend, vers la fin du mois d’août, à Bâle, où il est accueilli comme la «lumière du monde» et «l’ornement de la Germanie». Il prépare chez Froben son programme éditorial, à commencer par la traduction nouvelle de la Bible, et bientôt confie à l’imprimeur bâlois le monopole de ses publications. Son installation à Bâle lui permettra de surveiller la composition de ses œuvres, d’intervenir en cours d’impression, d’exercer, au sein de cette grande ville universitaire qui est un carrefour d’échanges de toute nature, un véritable imperium éditorial, tout en profitant de la compétence d’hommes attachés à cette entreprise familiale, tels l’helléniste Beatus Rhenanus et l’hébraïsant Œcolampade. Après un court voyage en Angleterre, il retourne, au début de 1516, dans les Pays-Bas méridionaux, comme conseiller du duc Charles, devenu roi d’Espagne à la mort de Ferdinand. Érasme met alors son pacifisme au service de son maître, d’autant plus que la conjoncture politique semble favorable à une entente entre la France, l’Espagne et l’Empire. C’est aussi pour lui l’occasion de publier des essais politiques, tels que l’Institution du prince chrétien (mars 1516) – traité qui contraste violemment avec Le Prince de Machiavel – ou l’adage Dulce bellum inexpertis. Mais, encouragé par le Vatican à poursuivre son œuvre d’humaniste chrétien, il publie à Bâle son Nouveau Testament , tout en subissant à Louvain l’hostilité des théologiens réactionnaires, qui condamnaient hellénistes, hébraïsants et nouveaux exégètes partisans du recours direct à l’Évangile. Il se rend souvent à Bruxelles, où réside la cour, à Anvers, chez son ami Gilles, syndic de la ville, à Gand et dans la campagne d’Anderlecht. Il refuse en février 1517 les offres flatteuses de François Ier, qui lui propose de venir résider en France. Libéré en avril de ses dernières obligations de moine, il envisage son avenir avec sérénité, convaincu de sa valeur propre et de son prestige en Europe.

Mais, à la suite de l’affichage des 95 thèses du moine Luther contre les indulgences, la position intellectuelle et spirituelle d’Érasme, son engagement sur la voie d’une réforme de l’Église romaine, l’influence qu’il exerce à travers toute l’Europe sur les milieux humanistes et dans le monde des clercs ne lui permettront pas de rester bien longtemps en dehors du tumulte déclenché à Wittenberg. D’autant moins que, dans les débuts de son action, Luther présente Érasme comme son maître spirituel et l’enrôle malgré lui sous sa bannière. Celui-ci approuve, de son côté, la plupart des reproches que Luther adresse à la cour pontificale, lieu d’intrigues et de perdition; aux moines, dont l’ignorance et les mœurs grossières défigurent le christianisme; aux prélats, plus fervents de politique que d’évangélisme; aux simples fidèles, plus soucieux d’œuvres prétendues pies que de foi véritable. L’avenir contraindra Érasme à préciser ses positions philosophiques et théologiques, quand les chefs respectifs des deux camps le sommeront de s’expliquer.

Après avoir hésité à accompagner la cour de Charles Quint en Espagne, il décide de rester à Louvain. Il y passera quatre ans (de 1517 à 1521), participant activement à la création du «collège trilingue» (on y enseigne l’hébreu, le grec et le latin) et séjournant, avec sa bibliothèque et quelques meubles, au collège du Lis. Il y possède quelques amis (même parmi les théologiens de Louvain), mais aussi de nombreux ennemis, surtout à mesure que se développe l’hérésie luthérienne, dont on lui reproche d’avoir «couvé l’œuf». Un voyage à Bâle au printemps de 1518 lui permet de préparer les rééditions de l’Enchiridion et de l’Institution chez Froben. De retour à Louvain à la fin de l’été, il est épuisé et se croit même perdu. En dehors de controverses avec des pairs, tel Lefèvre d’Étaples (à propos de saint Paul), il doit lutter contre tous les «hommes obscurs» qui s’attaquent à la liberté d’esprit, comme dans l’affaire Reuchlin (cet hébraïsant allemand fut mis au ban de la chrétienté pour avoir refusé de détruire les livres hébraïques qu’il possédait) ou dans la condamnation par la faculté de théologie de Louvain des thèses de Luther. Bientôt, contre l’Anglais Lee, contre l’Espagnol Stuniga, contre l’Italien Alberto Pio, il sera contraint de produire des plaidoyers pro domo , des Apologiae , chefs-d’œuvre de subtilité, d’ironie, de sarcasme, d’agressivité même et de pratique du double langage. Il se divertit, pour ainsi dire, avec de nouvelles préoccupations politiques, qui l’amènent, par exemple, à rédiger une Querela pacis (ou Complainte de la paix ), à propos de la situation diplomatique de l’Europe des années 1520, au lendemain du couronnement de l’empereur Charles Quint à Aix-la-Chapelle, de la bulle d’excommunication de Luther et de sa consultation par les trois «grands» (Henri VIII, François Ier, Charles) au sujet précisément du conflit ecclésial.

Le « roi Érasme », citoyen de Bâle

Appelé à Bâle, où il arrive le 15 novembre 1521, pour la correction des épreuves de la troisième édition du Nouveau Testament , Érasme quitte les Pays-Bas pour n’y plus revenir. Malade depuis longtemps, il n’en fournit pas moins un travail écrasant, tout au long de l’année 1522, avec l’édition et le commentaire de presque tous les pères de l’Église, tandis que ses œuvres personnelles sont rééditées et traduites dans toute l’Europe et qu’un véritable réseau d’érasmisme se met en place, de Londres à Cracovie, d’Anvers à Alcalá de Henares, de Paris à Strasbourg, de Nuremberg à Naples, Bâle restant, grâce à sa présence et à celle de lettrés influents, tels ses amis Amerbach, le centre de ce réseau. La royauté intellectuelle et spirituelle d’Érasme est renforcée par les puissantes influences de l’Université, de l’imprimerie Froben, des autorités civiles et religieuses, des savants et des artistes. Parmi ces derniers, citons Hans Holbein le Jeune, dont l’un des premiers titres de gloire avait été d’illustrer un exemplaire de l’Éloge de la folie (édition Froben de 1515) et qui fera en 1523 l’un des plus célèbres portraits d’Érasme (actuellement au Kunstmuseum de Bâle, avec une copie au Louvre).

Érasme décline une nouvelle invitation de François Ier. Il vient d’ailleurs de dédier aux grands souverains d’Europe ses quatre Paraphrases sur l’Évangile (celle de Marc à François Ier, en 1523, et celles des trois autres Évangiles respectivement à Henri VIII, Ferdinand de Habsbourg et Charles Quint): à chacun il recommande de pratiquer une politique de paix et de fraternité et d’observer les devoirs d’un prince chrétien. Mais, depuis janvier 1522, époque où Adrien d’Utrecht, son compatriote, est devenu pape sous le nom d’Adrien VI, Érasme est entré en lice contre Luther: Henri VIII, Tunstall, l’électeur Georges de Saxe l’y poussent aussi. C’est sous le pontificat de Clément VII, en septembre 1524, qu’il publie un De libero arbitrio , dans lequel il défend, d’un point de vue métaphysique, moral et théologique, la possibilité pour l’homme de collaborer avec Dieu à son propre salut sans qu’il y ait une opposition radicale entre les œuvres et la foi. Dans la riposte cinglante de son De Servo arbitrio (1525), Luther accuse Érasme de scepticisme, de laxisme et d’impiété, opposant aux thèses de l’humaniste celle de la passivité totale de l’homme entre les mains de Dieu, dispensateur de la grâce, et aux œuvres l’austère rigueur du sola fide.

Désormais, la lutte se poursuivra sur tous les terrains, glissant des hauteurs théologiques à des règlements de compte personnels. Érasme lui-même, en dépit de son esprit évangélique, adoptera un ton de plus en plus dur. Derrière les deux champions s’opèrent des regroupements, surtout dans les pays germaniques; les amis d’hier deviennent les ennemis d’aujourd’hui; querelles et jalousies s’exacerbent, tandis que la situation politique de l’Europe, déjà troublée par les rivalités des princes chrétiens et la menace des Turcs, se complique en un imbroglio inextricable. Au Serf arbitre , Érasme répond en 1526 par l’Hyperaspistes. Cette année-là, les Turcs, vainqueurs à Mohács en Hongrie, où périt le jeune roi Louis, posent à toute l’Europe chrétienne un problème crucial qu’elle n’arrivera pas à résoudre: le pacifiste Érasme, consulté un peu plus tard par un juriste allemand, reconnaît qu’il peut y avoir, dans des cas extrêmes (ultima ratio ), de justes guerres. Mais que l’Europe commence par s’unir, et que l’Église fasse tout pour retrouver son unité perdue!

La neutralité n’est plus possible. Érasme aurait bien voulu ne pas avoir à s’occuper de l’affaire du divorce d’Henri VIII et laisser au roi la liberté d’épouser Catherine d’Aragon. Son ami Thomas More, devenu entre-temps chancelier d’Angleterre, paiera de sa vie, en 1535, sa fidélité au catholicisme et aux principes sur lesquels, de l’avis même d’Érasme, reposait la royauté anglaise. Certes, ce dernier n’intervient pas politiquement, mais il rappelle ses idées sur le mariage chrétien dans une Institutio christiani matrimonii , qu’il dédie à Catherine elle-même (Bâle, Froben, août 1526). Tandis que l’Europe politique et l’Europe religieuse entrent dans une période de convulsion, l’imprimerie bâloise, toujours aussi dynamique (à Jean, mort en 1527, succède son fils Jérôme), continue de produire, notamment en 1526, une édition considérablement augmentée des Colloques , l’une des œuvres les plus typiques d’Érasme, constamment remise en chantier depuis les lointaines années parisiennes, véritable journal de bord, miroir fidèle des idées sociales, politiques, économiques, scientifiques, pédagogiques, religieuses de l’auteur. Ce dernier y fait parler des mercenaires et des prostituées, des moines mendiants et un aubergiste, un abbé ignare et une femme cultivée, des femmes mariées, des vieillards, des écoliers, un boucher et un poissonnier, des clercs, des laïcs, des gens honnêtes, de franches canailles, des loustics en tout genre. Cette «comédie humaine» eut à subir, du vivant d’Érasme et après sa mort, les coups les plus rudes de la censure inquisitoriale. En 1528, Érasme publie son Dialogus Ciceronianus (sous-titré De l’imitation ) qui aurait dû ne soulever que des querelles de grammairiens, mais qui s’en prend à l’imitation servile des Anciens et, du même coup, pose le problème de la création littéraire, ainsi que celui de la transmission et de la mutation des cultures. Les imitateurs de Cicéron qui traduisent le Christ par Jupiter Optimus Maximus ou la Vierge par Diana sont des esprits incapables de comprendre leur époque et tournent le dos à cet humanisme érasmien dont l’objectif constant est de sélectionner dans l’antiquité païenne comme dans l’Ancien Testament les idées assimilables au message évangélique. Le Cicéronien aura des ennemis acharnés, tels Jules César Scaliger et Étienne Dolet.

L’exil et la préparation à la mort

L’année 1529 à Bâle s’annonce difficile pour les tenants de l’Église traditionnelle. Érasme subit des pressions de la part des réformés de plus en plus nombreux. Des troubles se produisent visant même le culte catholique, mais le Conseil de la ville se montre modéré dans ses tentatives de réforme. Œcolampade, ancien collaborateur et disciple d’Érasme, est devenu l’apôtre de la doctrine nouvelle. Le vieil évêque, Christophe d’Utenheim, est mort. On ferme des couvents; on fait disparaître les images saintes des églises; le chapitre de la cathédrale émigre à Fribourg-en-Brisgau. C’est dans cette ville catholique d’Allemagne, cité d’Empire, située sur l’autre rive du Rhin, à quelques lieues de Bâle, qu’Érasme finit par se rendre lui-même le 13 avril 1529. Il s’installe en grande pompe dans la maison «Zum Walfisch», qui avait été construite jadis pour l’empereur Maximilien. Tout en gardant des liens privilégiés avec ses amis de Bâle, la familia des Froben et celle des Amerbach, il entretient une abondante correspondance avec les plus grands personnages de l’Europe et néanmoins travaille fièvreusement à une nouvelle édition de Chrysostome et de Cyprien , révise les Colloques , complète encore les Adages.

Quelque chose a changé en lui. Il rédige une nouvelle version de son testament, organise avec Froben la présentation de ses Opera omnia (qui paraîtront en 1540, après sa mort, introduits par Beatus Rhenanus). Bien que ses ennemis ne désarment point et que son rêve de réunification de l’Église paraisse dès lors tout à fait chimérique, il semble las de lutter. Il songe à la mort et, voulant rester un loyal serviteur de son Église, il se soucie d’en approfondir les dogmes plutôt que d’en dénoncer les abus. Les ouvrages de piété et de propagande religieuse qu’il écrira au cours des cinq années passées à Fribourg indiquent bien son dessein: un essai sur la Concorde de l’Église ; un traité de pastorale; l’Ecclesiastes (ou l’art du prédicateur), fruit de sa science rhétorique et de son expérience religieuse; un commentaire du psaume 14 Sur la pureté de l’Église du Christ ; une Préparation à la mort , où il reprend les lieux communs que le Moyen Âge avait assignés à ce genre littéraire, mais en y mettant un accent personnel. Ces écrits déconcertent encore parfois les historiens, qui n’y retrouvent pas l’image qu’ils s’étaient fixée de l’auteur avec l’Éloge de la folie ou les Colloques. Mais, quand on examine les textes de près, on constate que, du Manuel du chevalier chrétien (1503), qui ouvrait sa carrière d’humaniste chrétien ou de «philosophe du Christ», à la Préparation à la mort (1534), qui la clôt à peu près, Érasme a suivi une courbe spirituelle qui est, en dépit de tout, d’une belle régularité. S’il avait été suspect d’hérésie ou, pis encore, s’il avait été le crypto-luthérien que ses ennemis ne se lassaient pas de dénoncer, le nouveau pape, Paul III, lui aurait-il offert en 1535 le chapeau de cardinal? Dignité que naturellement il refusa.

La situation à Bâle s’étant apaisée, Érasme, qui sent sa fin prochaine, revient, à la fin du mois de juin de 1535, dans cette ville où il a connu les plus grandes satisfactions intellectuelles et affectives. Il est logé dans une belle demeure, non loin de la cathédrale, «Zum Luft». Holbein fait alors de lui une gravure, le représentant avec le dieu Terminus, son emblème préféré, symbole de la vie et préfiguration de sa mort (la mort est une borne, qui ne fait de concession à personne: Mors ultima linea rerum ). À la fin d’octobre, la maladie le retient presque continuellement dans sa chambre. Il songe à tous ses amis disparus, à Fisher et à More, exécutés par Henri VIII, ce prince humaniste qu’il admirait tant. En janvier 1536, il adresse une dédicace affectueuse de son psaume 14 à un douanier rhénan qui l’avait hébergé autrefois: en faisant de ce modeste personnage son dernier dédicataire, qui vient ainsi après des papes, un empereur, des rois, des cardinaux, Érasme exprime la vérité de l’Ecclésiaste sur la vanité des vanités et retrouve la leçon médiévale de la Danse des Morts. Le 12 février, il rédige ses dernières volontés, récapitule l’inventaire de ses biens, faisant de nombreuses donations à la famille Froben, aux pauvres, aux malades. Le 28 juin, il songe avec nostalgie au Brabant, où il fut heureux, à la Grèce, sa patrie spirituelle. Ses douleurs articulaires, auxquelles s’ajoute la dysenterie, sont devenues intolérables. Il trouve encore le loisir d’ironiser sur son sort. L’agonie a commencé dans la nuit du 11 au 12 juillet. Il aurait alors gémi en latin: «Ô Jésus, miséricorde! Seigneur, prends pitié de moi!» Et, à son ultime soupir, c’est dans sa langue maternelle qu’il aurait prononcé ces deux mots: «Lieve God! »

Colet avait prophétisé: «Le nom d’Érasme ne périra jamais.» On pourrait ajouter qu’Érasme et ses idées n’ont jamais été plus actuels dans ces dernières décennies du XXe siècle. Le grand érasmisant Marcel Bataillon l’avait démontré à l’occasion des fêtes du cinquième centenaire de l’humaniste à Tours en 1969. Celui-ci n’a pas été un meneur d’hommes, un fondateur de religion, l’inventeur d’un système philosophique. Il fut un excellent philologue, certes, mais parmi bien d’autres, tels Budé, Scaliger, Melanchthon, Lascaris. Il fut un éditeur abondant et un «bibliste» engagé, mais pas davantage que Lefèvre d’Étaples. Son extraordinaire audience, Érasme la doit, semble-t-il, à ce qu’on peut appeler simplement son humanité: en un temps de guerres civiles, religieuses et étrangères acharnées, d’oppositions idéologiques irréductibles, maintenir le cap de la tolérance, de la paix des cœurs et des esprits, tenir moins compte des dogmes qui divisent que des valeurs qui unissent les hommes, sentir la nécessité du changement tout en restant fermement attaché aux traditions historiques et au message transhistorique de Dieu peut encore apparaître, aux yeux d’une humanité qui s’interroge avec angoisse sur son avenir, comme un acte de foi et d’espérance plus mobilisateur que les mots d’ordre divers, expression de fausses certitudes contradictoires.

érasme
(Didier) en lat. Desiderius Erasmus Roterodamus (v. 1469 - 1536), humaniste hollandais. Il défendit contre Luther la tolérance et le libre arbitre, associant dans un même idéal la raison et la foi. Princ. ouvrages (en latin): Adages (1508), éloge de la folie (1511), Colloques (1518).

Encyclopédie Universelle. 2012.

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